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Autour de la méfiance vaccinale

Autour de la méfiance vaccinale

Bien avant l’entrée en scène de la COVID, qui a sans doute raidi bien des positions, la «méfiance vaccinale», voire l’opposition aux vaccins, qui existe depuis les débuts de la vaccination, augmente dans de nombreux pays du monde depuis des années[1]. Or le sujet est toujours d’importance, puisque une résurgence de maladies infectieuses «classiques»[2] à grande échelle constitue un scénario tout aussi inquiétant (et sans doute bien plus) que l’épidémie de coronavirus en cours, notamment pour les enfants. Les auteurs d’un récent livre sur la méfiance vaccinale[3] recensent au moins quatre types d’arguments depuis au moins deux cents ans: religieux («on ne peut s’opposer au Destin», etc.), naturaliste («ce n’est pas naturel»), politique («l’État ne peut pas nous forcer à nous vacciner», etc.), pseudo-scientifique («des sources sérieuses montrent que…»). Même s’il est impossible de faire rapidement le tour de cette problématique, nous allons nous appesantir sur un cas intéressant d’argument anti-vaccin appartenant à la dernière catégorie: l’éradication de la variole.

Le «varioloscepticisme» et l’élimination de la variole

L’éradication[4] de la variole, une des plus terribles maladies infectieuses qu’ait connue l’humanité, a été officiellement annoncée en 1980 après 200 ans d’efforts de vaccination. Cette histoire, commencé avec Jenner (et ce dans le sillage de la variolisation traditionnelle venue d’Orient, introduite en Occident en 1721 par Lady Montagu[5]), se termina avec la campagne mondiale orchestrée par l’OMS dans les années 60 et 70. Cet événement historique, sans doute un des plus grands succès de la vaccination, est pourtant utilisé par de nombreuses personnes (qu’on désignera ici comme «variolosceptiques», par allusion aux «climatosceptiques») pour prouver, justement, l’inutilité de la vaccination pour éliminer une maladie! Comment cela est-il possible?

Les variolosceptiques apportent comme preuve certaines phrases écrites par l’OMS elle-même, qui aurait avoué l’échec de la vaccination dans le programme d’éradication. Sur le site infovaccinsfrance.org, on peut trouver[6] cet «extrait-choc» d’un rapport de l’OMS: «Les campagnes d’éradication reposant entièrement sur la vaccination de masse furent couronnées de succès dans quelques pays mais échouèrent dans la plupart des cas»[7]. Un deuxième extrait provient d’un rapport du Dr Henderson, chef de toute l’opération d’éradication: «En conclusion, il me semble que l’outil le plus puissant, le plus efficace et le plus sous-estimé dans la lutte contre les maladies transmissibles, est la technique de surveillance[8].

Le site infovaccinsfrance.org conclut de ces extraits que si la variole a cessé de sévir, ce n’est pas grâce à la vaccination, mais uniquement par la technique de «surveillance et d’endiguement» (endiguement signifiant ici «identification et isolement des malades»). La vaccination serait donc inefficace, voire nuisible par les risques d’effets secondaires, réels ou supposés (encore un autre débat!).

Retour aux sources: lecture des rapports officiels

Pour en avoir le cœur net, le mieux est encore de se plonger dans le rapport complet. On s’aperçoit alors que ces 150 pages, d’ailleurs passionnantes et agréables à lire[9], ainsi que quelques autres textes de l’OMS sur le sujet, concluent au contraire à l’efficacité de la vaccination si elle est faite intelligemment, c’est-à-dire en synergie avec d’autres techniques visant à augmenter son impact. En voici un court résumé.

Vacciner exhaustivement des centaines de millions de personnes dans des régions tropicales reculées dans les années 60 relève de la mission impossible: on vaccine inutilement dans des villes où la maladie n’est pas présente, et on ne vaccine pas correctement certains villages atteints. Par exemple, on croit avoir vacciné un village de 200 habitant·e·s en ayant fait 200 piqûres alors qu’on a vacciné deux fois 100 personnes. Des difficultés culturelles s’ajoutent aux problèmes d’accessibilité, notamment parce qu’une prescription réglementaire exige que les maisons des malades soient brûlées, ce qui n’encourage pas ceux-ci à se manifester. La variolisation (procédé traditionnel moins efficace que la vaccination et susceptible de causer de nouveaux cas), encore utilisée dans certaines campagnes, provoque quelques nouvelles poussées épidémiques. Bref, pendant des années, l’OMS a buté sur la complexité du terrain, et n’a pas toujours réussi à vacciner efficacement là où il fallait. La première vague de vaccination massive peut donc en effet être considérée comme un échec plus ou moins complet dans certains pays aux services de santé les moins organisés, comme l’Inde, l’Indonésie, le Brésil.

L’OMS changea alors sa stratégie en localisant soigneusement les cas au moyen d’enquêtes de proximité[10], et en vaccinant de façon ciblée l’entourage des malades : une tactique appelée «surveillance – endiguement», tactique qui, répétons-le, comprenait la vaccination — ce qui ne se voit certes pas à son nom. On lit en effet : «On commençait par vacciner toutes les personnes vivant dans la maison touchée et l’on continuait ensuite par les habitants des maisons environnantes, puis par un cercle relativement restreint de contacts du cas indicateur»[11]. Quant au Dr Henderson, il résume dès le début d’un de ses rapports la stratégie gagnante : «une intervention rapide – isolement et vaccination des contacts réels et potentiels – est très efficace et arrête la transmission de la maladie»[12].

En résumé, la fameuse «phrase-choc» («Les campagnes d’éradication reposant entièrement sur la vaccination de masse (…) échouèrent dans la plupart des cas») ne constitue donc pas un aveu d’échec de la vaccination en tant que telle, mais un aveu d’échec de la vaccination massive et aveugle, qui a conduit l’OMS à adopter une stratégie plus ciblée, cette fois couronnée de succès. Il est donc faux d’affirmer que «l’isolement-endiguement a fini par triompher de la maladie en interrompant la chaîne des transmissions, là où la vaccination avait ostensiblement échoué[13]». Endiguement et vaccination ne s’opposent pas, mais ont été au contraire combinés en une «vaccination intelligente». C’est ce que montre, au fond, l’adverbe «entièrement» dans cette fameuse phrase, adverbe que les «anti-vaccin» n’ont sans doute pas bien lu!

Quant à la deuxième «déclaration-choc» du Dr Henderson («En conclusion, il me semble que l’outil le plus puissant, le plus efficace et le plus sous-estimé dans la lutte contre les maladies transmissibles, est la technique de surveillance»), elle n’affirme en rien l’inefficacité du vaccin: l’auteur y indique pour d’autres combats futurs que la vaccination en tant que telle ne suffit pas si elle n’est pas associée à l’isolement-surveillance[14]. Qu’on utilise ces propos de Henderson, (incarnation de la lutte vaccinale contre les maladies infectieuses!) sur l’isolement comme preuve de l’échec du vaccin le ferait se retourner dans sa tombe: c’est à peu près comme utiliser un discours de Churchill vantant l’habileté des pilotes britanniques comme preuve de l’inefficacité des avions pendant la Bataille d’Angleterre.

Pourquoi l’OMS ne parle-t-elle pas plus de l’efficacité du vaccin?

Une chose frappe le lecteur de 2021 que je suis, plongé dans ces différents rapports: on y parle peu, au fond, de l’efficacité du vaccin. Pourquoi? Sans doute parce qu’en ces temps de faible méfiance vaccinale, cette efficacité constituait une évidence, sur laquelle il était peu utile de revenir. On ne relève que peu de phrases à ce sujet dans le rapport du Dr Henderson: «On dispose d’un vaccin très efficace et stable qui offre une protection pratiquement complète au bout de 10-12 jours»[15]. Ceci est dit une fois pour toute dès le début du rapport, et, à une époque où la défiance vaccinale n’était pas aussi grande que maintenant, il ne semblait sans doute pas nécessaire de le répéter. Pour revenir à notre analogie: lorsque Churchill louait la vaillance des pilotes durant la Bataille d’Angleterre, il ne pensait pas à préciser que les avions anglais volaient correctement, car cela allait de soi! Voilà sans doute pourquoi, dans ces vieux textes ne cherchant pas à faire face à des «anti-vaccin», il reste possible d’en extraire quelques phrases semblant nier l’efficacité du vaccin.

Cacophonie

Nous avons vu dans cet exemple de controverse comment un retour aux textes permet de se faire une idée de la situation. Le supposé «aveu d’échec» de l’OMS n’en est pas un: l’interprétation anti-vaccin de ce rapport se révèle franchement malhonnête.

La vaccination alimente bien d’autres controverses, spécialement brûlante en ces temps de COVID. Citons entre autres: «certains vaccins ou adjuvants augmentent les risques de sclérose en plaque, d’autisme, de diabète, de cardiopathies, etc.», «la régression des maladies infectieuses est due à l’hygiène et non aux vaccins», «les médecins qui défendent les vaccins ont des intérêts dans les Big Pharma», «l’État peut-il rendre un vaccin obligatoire au nom de l’intérêt général?», etc. Dans toutes ces questions aussi passionnantes et embrouillées les unes que les autres, se mêlent le faux et le vrai (le faux puisant souvent dans un fond de vrai), l’exagération, les sophismes, les manipulations mathématiques, etc. Dans cette cacophonie, comme le note le médecin Sansonetti, «il semble urgent de concevoir une information claire, intelligente, éducative, régulièrement mise à jour, compréhensibles par tous[16]», afin que «l’exigence vaccinale plutôt que l’obligation»[17] soit reconnue par le plus grand nombre. Un pari dans lequel on peut espérer que des scientifiques et médecins se lancent, plutôt que de contempler tristement les progrès de la méfiance vaccinale. Et ce, non seulement concernant la COVID, mais aussi et surtout les autres maladies infectieuses, dont les risques de reprises restent un sujet de préoccupation tout aussi sérieux que l’épidémie en cours.

François Chamaraux, docteur en physique, enseignant en science


Variolisation et vaccination

Médecin procédant à une variolisation, tableau de Constant Joseph Desbordes, musée de la Chartreuse de Douai.

En Chine dès le 16e siècle, et plus tard dans d’autres régions d’Asie, au Moyen Orient et en Afrique, on a recours à la pratique traditionnelle dite de «variolisation» ou «inoculation»: récolte du pus sur les pustules d’une personne faiblement malade, et injection chez le sujet sain au moyen d’une scarification pratiquée pour l’occasion. La variole survient alors, généralement sous une forme atténuée, et le «variolisé» résiste aux formes plus graves[1].

Vers 1716, Lady Montagu, écrivaine anglaise vivant en Turquie, assiste à ces pratiques, sous forme de rites menés par des femmes âgées. Elle est impressionnée par le succès de ces cérémonies à l’issue desquelles tou·te·s les participant·e·s se retrouvent malades, puis, après quelques semaines, en réchappent généralement, efficacement immunisé·e·s. À partir de 1721, rentrée en Angleterre, elle œuvre pour apporter cette solution dans son pays soumis à une épidémie de variole. Au cours du 18e siècle, des études statistiques montrent que se faire varioliser reste moins risqué que de ne rien faire, et la pratique se répand lentement en Europe.

À la fin du 18e , plusieurs personnes (médecins, fermiers) trouvent une nouvelle idée géniale: en observant que des trayeuses en contact avec les vaches atteintes de variole bovine (maladie aussi appelée «vaccine») se trouvaient protégées contre la variole humaine, ils inoculèrent la vaccine aux humains dans le but d’immuniser contre la terrible maladie. Vers 1796, le médecin anglais E. Jenner se lance ainsi dans la promotion de ce qu’on appelle désormais «vaccination», en prouvant qu’elle protège de la variole de façon plus sûre que la variolisation.

[1] P. Sansonetti, Vaccins, ed Odile Jacob, Paris, 2017, p.31


[1] https://wellcome.org/news/world-surveyreveals-people-trust-experts-want-know-moreabout-science

[2] Polio, diphtérie, rougeole, coqueluche, notamment: www.futura-sciences.com/sante/ actualites/maladie-huit-maladies-quon-croyaitdisparues-reviennent-72562/

[3] www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/comment-ladefiance-francaise-envers-la-vaccination

[4] Certains auteurs préfèrent parler d’élimination, puisque si la maladie n’existe plus, le virus existe encore sur Terre.

[5] Voir Éduquer 164 et encadré.

[6] www.infovaccinsfrance.org/les-maladies/ la-variole/

[7] «L’éradication mondiale de la variole, rapport final de l’OMS», p 32: https://apps.who.int/iris/ bitstream/handle/10665/39258/a41464_fre. pdf?sequence=1;

[8] Dr Henderson, «surveillance de la variole», https://apps.who.int/iris/ bitstream/handle/10665/68179/ WHO_SE_75.76_fre?sequence=1

[9] Saluons la clarté de ces textes, en bon français, accessibles sans bagage scientifique, à mille lieues des «bullet points» jargonnants que l’on trouve souvent de nos jours.

[10] Notamment grâce aux enfants, qui en savaient plus long que bien des adultes sur la vie du village!

[11] L’éradication mondiale de la variole, rapport final de l’OMS, p 37: https://apps.who.int/iris/ bitstream/handle/10665/39258/a41464_fre. pdf?sequence=1;

[12] «Surveillance de la variole», p 2: https://apps. who.int/iris/bitstream/handle/10665/68179/ WHO_SE_75.76_fre?sequence=1

[13] 13. www.infovaccinsfrance.org/les-maladies/ la-variole/

[14] Vaccination et isolement-surveillance sont grosso modo les piliers de la stratégie actuelle contre la COVID. Mais cette dernière maladie est bien plus difficile à vaincre que la variole, à cause de fortes différences dans les modes de propagation de ces deux maladies

[15] «Surveillance de la variole», p 2: https://apps. who.int/iris/bitstream/handle/10665/68179/ WHO_SE_75.76_fre?sequence=1

[16] P. Sansonetti, Vaccins, ed Odile Jacob, Paris, 2017, p.31.

[17] P. Sansonetti, op cit.

 

ILLUSTRATION: Donald Henderson (premier à gauche) et le groupe d’éradication de la variole du CDC en 1966. ©domaine public.