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Au quotidien: comment survivre à l’errance?

Au quotidien: comment survivre à l’errance?

SOMMAIRE DU DOSSIER

Quelles sont les problématiques rencontrées jour après jour par les jeunes en errance? Comment composer avec un minimum de ressources pour répondre à ses besoins fondamentaux?

«Il y a autant d’errances que de jeunes en errance». La difficulté à donner une définition commune au phénomène trouve un écho dans le leitmotiv des acteurs et actrices de terrain. C’est aussi un des facteurs qui rendent le travail d’accompagnement complexe. Les besoins et priorités des jeunes ne sont pas les mêmes, ou pas au même moment. Leurs problématiques sont diverses, ainsi que les causes de leur situation et leur trajectoire.

Pourtant, dans les témoignages des jeunes concerné·es et dans les études qui sont menées sur le terrain avec elleux, on retrouve des similitudes, des expériences partagées. Quelles sont leurs réalités au quotidien? Quelles sont leurs stratégies pour faire face aux difficultés rencontrées jour après jour? Dans une vie de débrouille, les solutions d’urgence leur permettront-elles de s’en sortir à long terme? Ce texte prend appui sur un rapport rédigé par M. Wagener et B. De Muylder[1] , et sur des entretiens menés avec des acteur·trices de terrain à Bruxelles travaillant avec les jeunes en errance.

Où dormir?

Pour celleux qui ne sont pas en rue en permanence, l’errance est faite d’une alternance entre éventuellement les nuits passées chez des personnes de leur propre réseau (amis, membres de la famille éloignée) ou en squat, et celles en centres d’hébergement d’urgence, avec des périodes en institution. Certain·es jeunes disent avoir fait le choix de la rue. Cela peut être un rejet des schémas traditionnels: famille-maison-enfants-voiture et boulot-dodo… mais on peut y voir dans certains cas une forme d’autojustification. Pour les mineur·es, il existe trois centres d’hébergement non-mandatés en Belgique francophone, qui constituent le «triangle d’or». Deux sont situés à Bruxelles et un à Charleroi[2] . Mais les places sont peu nombreuses et l’hébergement est de courte durée. C’est une solution provisoire qui garantit un toit pour quelques nuits mais qui ne répond pas au besoin de stabilité, et une fois majeur·es, les jeunes n’y ont plus accès. Pour ielles, le Samusocial est une solution mais elle représente un véritable «repoussoir»: les personnes rencontrées sur place sont plus âgées, avec bien souvent des problématiques psychiatriques et d’assuétude. Ce sont les sans-abris chroniques qu’ielles ne veulent pas devenir. Ce cadre peut être très choquant pour des jeunes qui espèrent s’en sortir un jour. Difficile de garder l’espoir et la motivation dans ces conditions. Le Samusocial mène aussi un programme de logement pour les 18-25 ans, mais le nombre de bénéficiaires est limité par la grande difficulté à Bruxelles de trouver des logements à des prix abordables pour ces jeunes locataires qui dépendent majoritairement de l’aide sociale. Pour Aude Gijssels, qui coordonne le projet «Step Forward», c’est même «la croix et la bannière, avec la crise du logement que l’on connaît depuis 40 ans». Les logements sont chers, et ceux à des prix abordables sont souvent insalubres…

Entre jeunes qui ont connu des épisodes de rue, des réseaux de solidarité se créent: quand l’un·e a accès à un logement, ielle va souvent proposer son aide aux «potes de rue» qui seront peut-être un jour celleux qui pourront aider à leur tour en cas de coup dur. Mais ce système est fragile, les un·es qui parfois reçoivent une aide sociale et, avec elle, l’interdiction d’héberger une tierce personne prennent ainsi le risque de perdre leurs maigres «privilèges», et les autres se retrouvent en situation de dépendance, ce qui peut être vécu comme humiliant. Aussi, cette solidarité fragile dépend de la bonne entente entre les personnes: une dispute ou un désaccord peuvent mettre fin à l’entraide.

Pour assurer leur sécurité et dormir hors de la rue, certain·es jeunes comptent sur leurs relations intimes[3] . D’après des témoignages de jeunes dans le rapport de M. Wagener et B. De Muylder, les filles, plus vulnérables en rue, auraient davantage tendance à se mettre en recherche d’un partenaire qui leur procurera un hébergement. Elles entrent ainsi dans le continuum de l’échange économico-sexuel et si elles ont un toit sur la tête, elles ne sont pas pour autant à l’abri du risque de subir des violences, certaines rapportent notamment avoir été séquestrées dans ce contexte. Autre conséquence: sans domicile mais hors de la rue et des centres, elles sont moins visibles et moins prises en compte dans les études. Pour celles qui dorment en rue, l’enjeu sera de se cacher le plus possible, parfois en se donnant l’apparence d’un homme.

Jason: «C’est la chaîne qui a appartenu à mon grand-père. Il était champion de boxe. Et la montre, c’est le premier cadeau que ma soeur m’a offert. Je n’ai pas beaucoup d’affaires ici. Ce sont les objets les plus précieux, je les ai toujours avec moi. Photo: Axelle Pisuto

Comment se procurer de l’argent?

La vie en errance coûte cher, et les nuits chez les potes appellent souvent à une participation pour la nourriture ou les charges. Si non, encore une fois, c’est la honte… Beaucoup de jeunes en errance n’ont pas d’aide financière. Ielles se tournent peu vers les institutions pour demander de l’aide et les CPAS ont des politiques différentes. Certains l’obtiendront, d’autres pas, notamment en fonction des communes et des fonds disponibles dans la structure. Mais il faut bien se nourrir et se vêtir. Être toujours en transit implique qu’on perd souvent ses effets personnels, notamment ses vêtements et ses papiers.

D’après son étude menée à Paris, J. Billion suggère que les jeunes qui ont connu une situation d’errance et des épisodes de rue développent des compétences qu’il serait possible de valoriser dans le travail (négociation, décisions en situation de stress, initiative…)

L’accès au marché de l’emploi formel est difficile pour ces jeunes dont peu parviennent à avoir un travail déclaré, même pour des postes qui ne nécessitent pas de diplôme ou de qualifications spécifiques. S’il existe des mécanismes visant à limiter la discrimination à l’embauche pour certains groupes de personnes, les jeunes en errance subissent les effets de la stigmatisation et des représentations sociales qui expliquent souvent les refus des employeurs. Pourtant, d’après son étude menée à Paris, J. Billion[4] suggère que les jeunes qui ont connu une situation d’errance et des épisodes de rue développent des compétences qu’il serait possible de valoriser dans le travail (négociation, décisions en situation de stress, initiative…).

Alors il reste les petits boulots informels, du «bricolage au black». Dans ce cas, c’est la porte ouverte à l’exploitation, aux paies de misère et aux salaires impayés. Quand certain·es s’associent à des artistes de rue, d’autres vont collecter les trottinettes ou encore dealer. Certain·es jeunes vendent leur corps, y compris de très jeunes mineur·es. Le sexe de survie, que l’on attribue plutôt aux filles serait aussi un moyen de subsistance pour des garçons. Mais le sujet est alors plus difficile à aborder, soumis au tabou de l’homosexualité.

Au final, arrivé·es à la majorité et rattrapé·es par le système, ces jeunes sont sou vent criblé·es de dettes. Des factures de téléphone portable impayées, les amendes de la SNCB et du réseau de la STIB se sont accumulées et arrivent d’un coup. Aude Gijssels évoque une épée de Damoclès: pour les jeunes bénéficiaires du programme qui sont en logement et qui perçoivent le RIS (revenu d’intégration sociale), comment rembourser, avec un loyer à régler et trop peu de marge de manœuvre une fois les charges fixes payées? Cela peut les inciter à quitter le logement pour vivre en squat ou retourner en rue en pensant qu’ainsi ils auront plus d’argent pour vivre.

Les impacts sur la santé

Si la nuit porte conseil, pour les jeunes en errance, elle n’apporte pas de repos. Pour éviter de se faire voler ou agresser, il faut être sur ses gardes et en mouvement. Avec la peur des dangers et des prédateurs sexuels, en rue, les jeunes dorment très peu. Le manque de sommeil et l’impossibilité de se poser en sécurité engendrent un épuisement physique, auquel s’ajoute la charge mentale liée à la gestion des problèmes quotidiens et des traumas suite aux diverses formes de violences dont ielles ont été victimes. Ainsi, quand les jeunes arrivent dans ses locaux, Aude Gijssels leur propose souvent dans un premier temps de dormir. Pour répondre notamment à ce besoin de repos en journée, le Forum a ouvert Macadam, un centre de jour destiné aux jeunes en errance.

Entre la faim, les repas qui sautent et les snacks, gras et peu équilibrés, l’alimentation est un réel enjeu pour ces jeunes. Les acteur·trices de terrain interrogé·es observent une dégradation rapide de leur état de santé, un amaigrissement, des jeunes qui deviennent pâles, ce qui peut être le signe de carences et être un facteur d’anémie, ce qui risque alors de renforcer l’état de fatigue… Et, une alimentation inadaptée peut impacter la croissance, qui dure jusqu’à 18 ans en moyenne, l’adolescence en constituant le pic.

La consommation de drogues est fréquente, c’est un moyen de s’évader jugé nécessaire par certain·es. Conscient·es de la chute et des effets à long terme, ielles expriment le besoin de s’amuser un peu malgré tout, du moins de trouver un peu de bienêtre, tout éphémère qu’il soit. à plus long terme, la consommation de drogue peut amener des risques de psychose, de schizophrénie. Aude Gijssels précise à ce propos: «il faut absolument travailler la prévention des risques». Une salle de shoot[5] est attendue à Bruxelles dans cette visée, elle sera accessible aux jeunes à partir de 18 ans.

L’accès aux soins de santé peut s’avérer difficile. De nombreux·ses jeunes ont recours aux services des urgences hospitalières, «jusqu’à cinquante fois par an pour une jeune fille qu’on a connue», selon Aude Gijssels. C’est un véritable enjeu de santé publique, qui se résout éventuellement pour les jeunes qui trouvent un accompagnement adapté, pluridisciplinaire, et prenant en compte l’ensemble de leur situation (logement, santé physique et mentale, problématiques économique, administrative, bien-être social…). Même si les difficultés ne s’arrêtent pas là, et s’il faut prolonger les accompagnements, parfois pendant plusieurs années, quand ielles ont enfin un endroit où se poser durablement, un chez-soi, on les voit souvent «reprendre des couleurs».

Annabelle Locks, étudiante à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale)

ARTICLE SUIVANT

[1] De Muylder, Bénédicte; Wagener, Martin. L’errance racontée par les jeunes. In: Pauvérité, Vol. 26, no.1, p. 1-36 (2020)

[2] Abaka et Sos jeunes à Bruxelles, Point Jaune à Charleroi.

[3] Watson, Juliet (2011). Understanding survival sex: young women, homelessness and intimate relationships. Journal of Youth Studies. 14:6. 639-655.

[4] . Billion Julien, Gardères Nicolas, «Sans profession, sans domicile, sans ce que tu veux, sans rien». Paroles de jeunes sans domicile et recommandations politiques», La Revue des Sciences de Gestion, 2015/3-4 (N° 273 – 274), p. 151-156.

[5] «Salle de shoot» désigne un lieu de consommation à moindre risque. Il en existe seulement deux en Belgique. La première a ouvert en 2018 à Liège. A ce propos, voir: https://infordrogues.be/ la-salle-de-shoot-pas-dans-mon-quartier/

 

Photo: Axelle Pisuto

Légende illustration: Jason: «C’est la chaîne qui a appartenu à mon grand-père. Il était champion de boxe. Et la montre, c’est le premier cadeau que ma soeur m’a offert. Je n’ai pas beaucoup d’affaires ici. Ce sont les objets les plus précieux, je les ai toujours avec moi.