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Alice Miller et le drame de l’enfant doué

Alice Miller et le drame de l’enfant doué

Plaidant pour une éducation non violente et analysant sous un œil nouveau les souffrances et traumatismes liés à l’enfance, Alice Miller, pionnière de la psychotraumatologie, n’a eu de cesse de défendre les victimes de maltraitances et de prendre en compte leur parole dans le travail thérapeutique. Qui est Alice Miller, cette avocate de «l’enfant intérieur» de son patient?

 

En 1980, après vingt ans de carrière en tant que psychanalyste et enseignante, Alice Miller se consacrera pleinement à l’écriture, développant ainsi ses théories sur l’impact des violences éducatives et les séquelles des maltraitances intra-familiales. Écrit en 1983, Le Drame de l’enfant doué, son premier ouvrage, explique comment elle conçoit le lien qui unit l’enfant à sa figure d’attachement[1], du développement sain au trouble de la construction du Soi.

Un développement sain

Selon Miller (inspirée par les travaux de Winnicott sur la théorie de l’attachement et sa notion de «Bonding»[2] ), pour pouvoir s’épanouir, l’enfant, dès son plus jeune âge, a besoin du respect et de la protection des adultes. Pour cela il doit être pris au sérieux, être écouté et compris par ses parents. «Si un enfant a la chance de grandir auprès d’une mère qui le reflète, qui est disponible, c’est-à-dire se prête à la fonction dont dépend le développement de l’enfant, celui-ci peut se forger un sentiment de soi sain. Dans le cas optimal, cette mère lui offre, avec la compréhension de ses besoins, un climat affectif chaleureux»[3]. De cette attention positive naîtra, en retour, un sentiment de sécurité et de confiance de l’enfant en l’adulte et, in fine, un sentiment de soi sain[4], fondamental à son bon développement.

Du trouble…

Malheureusement, certaines figures d’attachement ne peuvent répondre favorablement aux besoins de leurs enfants et chercheront parfois à assouvir leurs propres besoins affectifs dans leur position de parent. Comme le souligne Miller, «La négation des blessures reçues autrefois amène à infliger les mêmes à la génération suivante»[5]. Ainsi, suivant un mécanisme de compulsion de répétition, ayant elles-mêmes été insécurisées dans leur jeunesse par leurs propres parents, certaines Mères pourront trouver une source de réassurance dans cette relation où l’enfant répond à leurs attentes sans concessions, reste à leur disposition, se laisse contrôler, ne les abandonne jamais.

De son côté, face à cet être omniscient qu’est sa Mère, et sans un juste équilibre d’attentions dans la relation, l’enfant, voulant être aimé et incapable d’exprimer sa colère, va s’adapter, réprimer ses sentiments, répondre aux besoins de sa Mère et alimenter sa mise à disposition. «En pareil cas, les besoins naturels de l’enfant, correspondant à son âge, ne peuvent être intégrés, mais sont écartés ou refoulés. Plus tard, cet individu vivra dans son passé. Sans le savoir»[6].

… à la maltraitance

A l’extrême, dans le cas de parents qui auront tendance à considérer leurs enfants comme à leur service, la maltraitance psychologique et/ou physique va pouvoir s’installer. L’enfant va alors se sur-adapter et alimenter cette mise à disposition, participer à cette exploitation, à son mépris, et entrer dans des relations de perversion.

Là repose le « drame » de l’enfant doué : s’il obéit pour être aimé, il devra par définition faire abstraction de ses propres désirs, étouffer ses angoisses et, à l’extrême, être dans le déni et « la perte du Soi »

Le drame de l’enfant doué

Par enfant «doué», Miller veut dire: l’enfant doué pour être celui que sa Mère veut qu’il soit, qui s’adapte aux désirs de cette Mère pour lui permettre d’être rassurée sur son propre compte, au prix d’une régression plus ou moins importante de ses propres désirs et sentiments, de son Soi. L’enfant doué est celui qui est doué pour ne pas être celui qu’il est, au bénéfice de sa Mère.

Le «don» du petit enfant serait alors de développer une sensibilité particulière aux signaux inconscients émis par sa Mère, de sentir ses besoins et attentes et de s’y conformer, devenant ainsi un «bon» enfant digne d’amour.

Face à une Mère insécurisante et ne pouvant exprimer ses angoisses, peurs et besoins, l’enfant devra renier ses propres attentes de peur de perdre l’amour de sa Mère. Là repose le «drame» de l’enfant doué: s’il obéit pour être aimé, il devra par définition faire abstraction de ses propres désirs, étouffer ses angoisses et, à l’extrême, être dans le déni et «la perte du Soi», à savoir la répression de ses propres sentiments et réactions affectives.

L’individu «grandiose» ne peut vivre sans être admiré et n’existe qu’à travers les qualités qu’on lui attribue. Il n’est donc jamais réellement libre car il ne peut exister qu’à travers le regard des autres et n’éprouve jamais le sentiment d’être aimé, sans conditions.

Dépression et grandiosité

Menant à une grande insécurité sur le plan émotionnel, cette «perte du Soi» du petit enfant, peut, d’après la psychanalyste, s’exprimer sous deux formes de déni: la dépression et la grandiosité.

Selon Miller, la dépression trouverait ses racines dans cette relation précoce entre l’enfant et sa figure d’attachement et dans l’aliénation de ses propres désirs au bénéfice de sa Mère. C’est ce qu’elle appelle la «tragédie de la perte du Soi» ou le «déni du Soi»: vidé de ses propres envies et besoins, l’enfant sombrerait, une fois adolescent ou adulte, dans la dépression, un sentiment de vide intérieur, d’absurdité de l’existence, de solitude[7].

La perte du Soi du petit enfant peut également laisser place à ce que Miller appelle le sentiment de «grandiosité». Le «grandiose» est cet enfant qui, voulant être aimé, se sera sur-adapté aux désirs et attentes de ses parents en étant le meilleur dans tout ce qu’il entreprend. L’individu «grandiose» ne peut vivre sans être admiré et n’existe qu’à travers les qualités qu’on lui attribue. Il n’est donc jamais réellement libre car il ne peut exister qu’à travers le regard des autres et n’éprouve jamais le sentiment d’être aimé, sans conditions. Confondant amour et admiration, il vit dans l’illusion que l’admiration équivaut à de l’amour mais une fois confronté à l’échec, la dépression est imminente[8].

Grâce à un travail sur soi-même, une libération et une ouverture au monde est possible, gagner ce que Miller appelle « l’intégrité perdue » durant notre enfance et enfin sortir de notre « prison intérieure », pouvoir vivre ses émotions.

Lever les refoulements

Pour Miller, il n’y a aucune fatalité à ces états dépressifs car chaque être a les capacités d’affronter son histoire à condition de lever le refoulement sur la perte du Soi subie durant la petite enfance. Ne pas lever le refoulement sur les maltraitances vécues nous empêche d’avoir une relation à la vie plus créatrice, une relation aux autres heureuse et une relation à soi plus réelle, plus juste.[9]

Pour lutter contre les maux de l’âme, il est alors essentiel de «trouver, sur le plan émotionnel, la vérité sur l’histoire unique et singulière de notre enfance»[10]. Grâce à un travail sur soi-même, une libération et une ouverture au monde est possible, gagner ce que Miller appelle «l’intégrité perdue» durant notre enfance et enfin sortir de notre «prison intérieure», pouvoir vivre ses émotions. «Nous ne pouvons rien changer à notre passé, faire que les dommages qui nous ont été infligés dans notre enfance n’aient pas eu lieu. Mais nous pouvons nous changer, nous «réparer», regagner notre intégrité perdue. Pour cela, il faut nous décider à considérer de plus près le savoir que notre corps a emmagasiné sur les événements passés, et à le faire émerger à notre conscience. Cette voie est certes inconfortable, mais c’est la seule, semble-t-il, qui nous permette de sortir enfin de l’invisible prison de notre enfance et de nous transformer, d’inconsciente victime du passé, en un homme ou une femme responsable, qui connait son histoire et vit ‘avec elle’[11]».

Tout enfant maltraité ne serait pas condamné à devenir un adulte maltraitant, pour peu qu’il ait reçu l’aide d’un témoin lucide et secourable sur son chemin.

Un témoin lucide et secourable

Dans ce travail sur Soi, Miller accorde une place prépondérante à ce qu’elle nomme «le témoin lucide et secourable»[12], nécessaire à toute évolution. Selon Miller, un témoin secourable ou un témoin lucide, est «une personne auprès de laquelle on peut se sentir en sécurité, aimé, protégé, respecté, une expérience qui lui aurait donné une idée de ce que peut être l’amour»[13]. Cette personne pourra montrer à l’enfant qu’une relation d’amour et de confiance est possible et qu’il peut faire l’objet d’affection et de respect comme toute autre personne. Pouvant aussi bien être assuré par un·e ami·e, un·e enseignant·e, éducateur·trice, un·e thérapeute…, le témoin lucide s’adresse à l’enfant intérieur de l’individu, il l’aide à reconnaître les maltraitances subies, lui permet de se libérer de ses souffrances, exprimer ses sentiments, lever les refoulements et donc éviter les compulsions de répétition. Dès lors, tout enfant maltraité ne serait pas condamné à devenir un adulte maltraitant, pour peu qu’il ait reçu l’aide d’un témoin lucide et secourable sur son chemin.

Le rôle de la thérapie

Permettant de réaccéder à son enfance, la thérapie est un lieu de choix. «La thérapie n’a pas pour objet de corriger le destin du patient, mais de lui permettre la rencontre avec son propre destin et d’effectuer le travail du deuil. Le patient doit pouvoir trouver en lui ses sentiments originels refoulés, afin de parvenir à vivre consciemment la manipulation inconsciente et le manque de considération des parents, et à s’en délivrer.»[14]

Être l’avocat·e du petit enfant de son/sa patient·e

Dans sa pratique de thérapeute, en regard de l’impact du développement de l’enfant à sa figure d’attachement, Alice Miller mettra toujours un point d’honneur à s’adresser à l’enfant intérieur de ses patients, retracer leur histoire dès leur petite enfance. Elle deviendra alors l’avocate du petit enfant qu’a été son patient, de son enfant intérieur qui, à jamais, vivra en lui. «L’avocat de l’enfant est pour elle ce que doit être un psychanalyste: entendre, aider et comprendre l’enfant, sans le rendre responsable ou coupable, même seulement en partie, de ce qu’il a subi.»[15]

Et à l’école?

Il est intéressant de se demander si la théorie de Miller est applicable à l’enseignement. On pourrait, par transposition, aisément adapter l’idée de développement sain, d’épanouissement, de respect et de protection des enfants et des enseignant·e·s à l’école, créant ainsi une relation heureuse à l’enseignement. En effet, ces dernières années, nombreux·se·s sont les spécialistes de l’éducation et de l’enfance qui mettent en exergue les effets positifs de la bienveillance sur les apprentissages et la réussite scolaire mais également sur le développement global des jeunes.[16] En parallèle, beaucoup d’acteur·trice·s de l’enseignement s’interrogent sur la violence institutionnelle inhérente à l’école (cris, brutalité, punitions, humiliations…) et adaptent leurs pratiques pour un bien-être général respectueux de chacun·e (rappelons que bon nombre d’écoles sont fondées sur le respect de l’enfant, l’empathie et la bienveillance). Même si le chemin semble encore long pour parvenir à une école de la bienveillance totale, la réflexion semble engagée et effective.

Entre nouvelles pratiques institutionnelles et changement de mentalités individuelles, rappelons qu’un prof, un·e éducateur·trice, un·e directeur·trice, un·e élève pourra toujours devenir un témoin lucide et secourable pour un enfant et l’aider à se libérer de ses souffrances.

Marie Versele, secteur communication

N’hésitez pas à consulter l’article « Alice Miller et la pédagogie noire » sur notre site internet!


BIOGRAPHIE:

Quelques dates clés de la vie d’Alice Miller

Alice Miller

 

  • 1923: Née Alicja Englard le 12 janvier 1923 à Piotrków Trybunalski en Pologne.
  • 1940: Issue d’une famille juive othodoxe, elle devra s’enfuir du ghetto juif de Piotrków Trybunalski pour séjourner clandestinement sous le nom d’Alice Rostovska dans la partie «aryenne» de Varsovie alors occupée par les nazis.
  • 1946: Alice Rostovska déménage en Suisse en 1946.
  • 1949: mariage avec Andreas Miller, un étudiant catholique rencontré après la guerre à l’université de Łódź.
  • 1953: Après ses années d’études de philosophie, psychologie et sociologie à l’université de Bâle, elle obtient son doctorat à l’université de Zurich.
  • A partir de 1954: Alice Miller exerce en tant que psychanalyste et enseignante à l’université de Zurich.
  • 1983: parution de son premier livre «Le drame de l’enfant doué» (Puf).
  • 1984: parution de son livre «C’est pour ton bien». Alice Miller écrira au final 13 livres dans lesquels elle développera ses idées et théories sur les violences éducatives et intra-familiales mais également sur le développement psychique dans la petite enfance et des traumatismes y afférents.
  • 1988: elle rompt avec la Société suisse de psychanalyse et L’Association psychanalytique internationale pour divergence d’opinions.
  • 2010: décès d’Alice Miller le 14 avril 2010 à Saint-Rémy-de-Provence.

Miller et Freud: un grand désaccord

Selon l’approche freudienne, l’enfant serait guidé dès son plus jeune âge par ses pulsions sexuelles et serait prédisposé à la perversion polymorphe, aux jouissances de tout type, sur toutes les parties du corps (pas seulement les zones érogènes). Selon la théorie de la sexualité infantile de Freud, l’enfant se développerait psychiquement à travers le désir qu’il éprouve pour sa mère et ce, dès les premiers jours de sa vie. Cette première relation d’amour de l’enfant à sa mère, investie de sexualité à travers les plaisirs sensuels procurés par les soins maternels, se structurerait en plusieurs «phases» ou «stades» libidinaux (oral, anal, phallique, période de latence et enfin, génital). Ce seront l’éducation, le surmoi (intériorisation des interdits parentaux) et l’idéal du moi, qui mettront un cadre et des limites aux pulsions de l’enfant en lui apprenant à sublimer (processus psychique qui vise à déplacer la pulsion sexuelle vers un objet socialement valorisé qui soit d’ordre artistique, intellectuel ou littéraire) et à refouler ses pulsions sexuelles, ses désirs interdits. Selon Freud, sans ces règles permettant le détournement et la sublimation de cette énergie sexuelle, l’individu sombrerait dans la perversion. Dans cette approche, la responsabilité de la «défaillance» sera toujours portée sur l’enfant, devenu adulte, et ses pulsions.

Alice Miller se démarquera drastiquement de cette conception de l’évolution du petit enfant. Selon elle, ce n’est pas l’enfant seul qui est à l’origine de la relation qui s’installe entre le parent et l’enfant. Dès lors, l’enfant ne serait pas disposé ou prédisposé à une «perversion polymorphe» régi par ses pulsions sexuelles.

Selon elle, la psychanalyse, en rejetant la faute sur les pulsions de l’enfant, culpabiliserait l’enfant tout en épargnant le parent. Le patient, ayant commis le péché originel de désirer son père ou sa mère deviendrait seul responsable des maltraitances subies dans l’enfance. L’approche freudienne de la petite enfance ne ferait alors, selon Miller, qu’alimenter l’événement traumatique subi dans la petite enfance, maintenant le patient dans l’ignorance de sa propre vérité, l’empêchant dès lors d’en prendre conscience.

Ce profond désaccord avec les thèses freudiennes la conduira à rompre en 1988 avec l’Association psychanalytique internationale (API) dont elle était membre.


[1] La figure d’attachement est comprise comme étant la personne qui s’est occupée le plus souvent et le plus durablement de l’enfant pendant ses premiers mois de vie. Cette figure d’attachement étant la plupart du temps la mère, nous nous proposons de l’appeler «Mère» dans la suite de cet article.

[2] Le «Bonding» est compris comme le lien, le contact oculaire et corporel entre l’enfant et sa mère dès les premiers jours de sa vie.

[3] Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 31.

[4] Par «sentiment de soin sain» Miller entend «la totale certitude que les sentiments et les désirs éprouvés appartiennent à son propre Soi… C’est dans cet accès spontané, tout naturel, à ses sentiments et à ses désirs personnels que l’être humain puise sa force intérieure et son respect de lui-même», in Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 31.

[5] Libres de savoir – Ouvrir les yeux sur votre propre histoire, Miller Alice. Flammarion, 2001.

[6] Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 32.

[7] Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 34.

[8] Idem.

[9] Autour d’Alice Miller: Le drame de l’enfant doué. La vérité de l’enfance. La pédagogie noire, exposé de Cynthia Fleury, 8 novembre 2016. https://chairephilo.fr/autour-alice-miller-cynthia-fleury/

[10] Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 3.

[11] Idem.

[12] La notion de «témoin secourable» de Miller correspond à celle de «tuteur de résilience» de Boris Cyrulnik, sorte de mains tendues, un point d’accroche affectif sécurisant indispensable pour qu’un individu traumatisé puisse devenir résilient et continuer à grandir.

[13] La cruauté s’apprend dans l’enfance, MILLER Alice. 2005. www.alice-miller.com/la-cruaute-sapprend-dans-lenfance/

[14] Le drame de l’enfant doué, MILLER Alice. Puf, 2013, p. 91.

[15] Comment trouver le/la thérapeute qui me conviendra?, MILLER Alice. www.alice-miller.com/ faq-comment-trouver-lela-therapeute-qui-meconviendra/

[16] Pensons à l’ouvrage de Catherine Gueguen, Heureux d’apprendre à l’école. Comment les neurosciences affectives et sociales peuvent changer l’éducation, Les Arènes / Robert Laffond, 2018.

 

Illustration: Photo by Janko Ferlič on Unsplash